Enquête exclusive

Mer Noire : le carrefour maritime de la peur

Située entre l'Ukraine, la Russie et la Turquie, la mer Noire est au cœur de toutes les inquiétudes. C’est autour de ses ports (Kherson, Odessa, Marioupol, Sébastopol) et de ses 3 400 kilomètres de côtes (partagées avec la Bulgarie, la Roumanie et la Géorgie), que se joue une partie du destin de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Grande comme les ¾ de la France, la mer Noire, trait d’union entre l’Orient et l’Occident, a longtemps été l’un des berceaux de l’humanité. Mais aujourd’hui, elle se réveille chaque matin dans le fracas des armes. Les plages sont minées, des navires sont coulés, les pêcheurs sont contraints de rester au port, des centaines de milliers de riverains ont dû s’exiler. Et la route maritime du blé, empruntée pour nourrir le Moyen Orient et l’Afrique, ne survit que grâce à de fragiles accords diplomatiques. Même Sébastopol, en Crimée, la capitale de la marine militaire russe en mer Noire n’est plus en sécurité. La presqu’île de Crimée (annexée par la Russie en 2014) a en effet été attaquée à plusieurs reprises par des drones ukrainiens. Et le pont géant de Kertch a subi de graves dommages suite à un attentat à l’explosif en octobre dernier. Le conflit a transformé la mer Noire en mer de tous les dangers. Pour s’adapter et survivre, beaucoup prennent tous les risques. Comme Slavyk, le camionneur ukrainien qui ouvre de nouvelles routes du blé sous la menace des missiles. Florian, le Français qui produit 10 000 tonnes de céréales par an, et Dmytro, le transitaire ukrainien, se bagarrent 24 heures sur 24 pour trouver des camions et des bateaux afin d’exporter leurs récoltes à l’autre bout du monde. À Odessa (Ukraine), port par lequel transite 80% du commerce maritime de l’Ukraine, Ariel l’armateur perd chaque jour une fortune à cause de ses navires immobilisés par le blocus russe. Mais la vie continue… malgré tout. Nika une jeune restauratrice formée à Paris, a rouvert son restaurant à deux pas des check-points et des de sacs de sable. À Sébastopol (Crimée), les touristes venus de Moscou ont envahi les plages cet été. Tandis que certains fêtent la gloire de la marine russe, d’autres rejoignent un camp hippie et pacifiste, quitte à oser critiquer la guerre lancée par Vladimir Poutine. Seule gagnante du conflit en mer Noire, Istanbul la Turque, qui en contrôle l’entrée par le détroit du Bosphore. C’est l’unique lieu où les deux ennemis sont contraints de travailler ensemble pour garantir les exportations de céréales d’Ukraine. Sous l’égide des garde-côtes turcs et de l’ONU, des contrôleurs ukrainiens et russes montent à bord des cargos pour vérifier les cargaisons. C’est aussi à Istanbul que se réfugient de plus en plus les jeunes Russes qui fuient leur pays. Comme Maxim, Vika et Karina, 22 ans chacun, et déjà en route vers un exil incertain.